Quand le moche et le laid remplacent le beau

Sous l’excellente plume de Francoise Monestier dans Présent.

Depuis maintenant quelques dizaines d’années, les Parisiens successivement offensés par les gigantesques « nanas » de Niki de Saint-Phalle qui annonçaient les mamas obèses de Botero puis les gigantesques monstruosités en plastique de Jeff Koons sans oublier le « plug anal » de la place Vendôme, subissent de plus quotidiennement l’offensive du laid avec les kilomètres de palissades gondolées qui empêchent le piéton de flâner, le fléchage criard des rues ou les tonnes de déchets accumulées par les pollueurs. Mais la province n’échappe pas davantage à la règle, qu’il s’agisse des villes passées sous le contrôle des écologistes, des saccages architecturaux divers et variés commis par certains maires ou tout simplement des 60 000 ronds-points qui font de la France le champion de ces horreurs censées fluidifier le trafic automobile.

Tournicoti, tournicotons

Une spécialité qui a coûté plus de 20 milliards d’euros en quarante ans à notre pays et qui permet à différentes municipalités d’être championnes du mauvais goût. En 2018, l’association Contribuables Associés lançait le palmarès des ronds-points les plus laids. Le masque africain d’André Malraux à Pontarlier et le Cadran solaire de Perpignan y figuraient en bonne place. On est loin de l’original inventé en 1906 par l’architecte Eugène Hénard pour réguler le trafic automobile place de l’Etoile.

Les Bitords – les habitants de Thiers, capitale de la coutellerie française – subissent depuis plus de deux ans, la présence d’une sculpture de plus de sept mètres de haut, faite de plus de deux tonnes d’acier, représentant Goldorak, ce personnage mythique de dessin animé japonais. Quitte à « habiller » un des nombreux ronds-points de l’agglomération, la municipalité de Thiers aurait été plus inspirée de commander à l’entreprise de ferronnerie qui a réalisé le monstre de symboliser un couteau dont la fabrication fait vivre la ville.

Une esthétique de ZAD

Avec ces bacs à fleurs miteux qui poussent comme des champignons dans de nombreuses villes de France ou ces hôtels à insectes installés au pied des arbres dans des parcs municipaux, notre pays ressemble à une immense ZAD, comme la tristement célèbre Notre-Dame-des-Landes, véritable verrue dans le paysage local. Comme le dit le professeur d’histoire de l’art Alexandre Gady, « il me semble que le concept de nature en ville est devenu un facteur de dérèglement esthétique ». Et ne parlons pas des lubies des élus de Strasbourg et de Paris qui ont plaidé pour une « approche bienveillante » et une « régulation douce » des « animaux commensaux » (euphémisme pour désigner les rats) et qui ont dû revenir à une dératisation dans les règles de l’art lorsqu’une invasion de ces rongeurs a mis à mal un immeuble entier dans le quartier du Neudorf.

A Toulouse, afin de « créer de nouveaux foyers de diversité », de nombreux jardins publics ont été délibérément abandonnés pour la plus grande joie de certains écologistes, mais pour le plus grand désarroi de certains Toulousains qui ne comprennent pas le double jeu de Jean-Luc Moudenc qui a failli connaître le sort de son alter ego de Bordeaux.

Une laideur programmée

Sous la houlette des élus qui prônent l’invasion des éoliennes terrestres et maritimes (on en prévoit 75 nouvelles face à Fécamp) et plaident pour le photovoltaïque recouvrant d’immenses espaces, la France s’enlaidit peu à peu et adopte des attitudes irréversibles, comme cette invasion du PVC dans les constructions nouvelles au détriment des menuiseries en bois traditionnel qui, n’en déplaise à Barbara Pompili et consorts, conservent des qualités thermiques supérieures aux nouvelles normes exigées aujourd’hui au nom de l’urgence climatique.

L’architecture contemporaine rompt avec l’harmonie traditionnelle des villes européennes et la loi Elan du 23 novembre 1998 renforce cette rupture avec la possibilité pour les édiles, dans leurs projets urbains, de se passer de l’avis des architectes de Bâtiments de France, cette « police du patrimoine » qui, jusqu’à cette loi, avait un avis décisionnaire s’agissant des bâtiments protégés. Récemment à Marseille, trois bâtiments du XVIIIe siècle ont été démolis contre l’avis de ABF. Même chose à Verdun avec la démolition de la caserne Miribel et à Lille avec la destruction, à coups de bulldozers, de la chapelle Saint-Joseph sur les ruines de laquelle verra le jour une école d’ingénieurs. Les amoureux du patrimoine citent comme exemple de cette démolition du passé la ville de Mérignac, un véritable cas d’école : dirigée depuis la Libération par la gauche socialiste, cette voisine de Bordeaux est rapidement devenue une ville dortoir qui a fait disparaître domaines vinicoles, châteaux et chartreuses au profit de programmes immobiliers collectifs et d’un urbanisme débridé avec l’implantation d’une des zones commerciales les plus démesurées de France, Mérignac Soleil. Seule survivante du passé, l’église Saint-Vincent, un édifice roman… transformé en médiathèque.

A quelques kilomètres de là, Alain Juppé défraya la chronique en 2012 en construisant la cité municipale, un monstre de fer et de béton imaginé par Paul Andreu, l’architecte de Roissy. L’ancien maire de Bordeaux a tenu tête aux défenseurs du patrimoine ainsi qu’aux avis critiques émis par les Bâtiments de France et fit dépenser à la ville la bagatelle de 55 millions d’euros pour un partenariat public-privé signé avec Bouygues.

A Toulouse et face à la gare Matabiau, Moudenc a donné son feu vert pour recouvrir d’un parvis de bois le canal du Midi et cacher ainsi la fosse bétonnée qui avait remplacé, dans les années 70, la double écluse construite sous Louis XIV par Riquet. Les clodos et les SDF se sont emparés de ce nouvel endroit avec délectation.

La dictature du trash

Voici quelques mois, la journaliste de mode Alice Pfeiffer, chroniqueuse attitrée des Inrocks et du magazine Vogue, faisait part de son amour pour tout ce qui est disgracieux, laid, vulgaire, raté, ringard dans un livre intitulé Le goût du moche.

Elle prend pour exemples les animaux pourvus d’un handicap (la chaîne de magasin pour enfants Aubert exhibe dans ses vitrines une peluche – chien ou vache, on ne sait trop – pourvue de quatre oreilles) et tous ces gens qui, sur les réseaux sociaux, exhibent protubérances et pus de boutons d’acné en gros plan, corps décharnés ou énormes. Elle chante les louanges de Lizzie Velásquez, qualifiée la femme « la plus laide du monde » en 2007 et qui a su tirer profit de cette odieuse distinction en publiant des livres et en ayant près d’un million d’abonnés sur Instagram. L’agence de mannequins londonienne Ugly models n’a pas de secrets pour la journaliste qui revendique une relation au « moche sans cesse renouvelée dans ses valeurs et sa réinterprétation ». Ce livre est l’occasion pour elle de se réjouir de voir remisés au magasin des accessoires les modèles classiques de moralité – le héros, le sage, le saint – tandis que la vulgarité est désormais célébrée sur les plateaux TV où il est de bon ton de proclamer que le moche – le trash – est infiniment plus « riche » que le beau. Pas étonnant qu’elle se revendique de Jeff Koons et qu’elle recommande à ses lecteurs le site Ugly Design qui répertorie des briquets-dentiers, des pulls recouverts de tétons ou des flacons de gel douche en forme de nez et dont le liquide s’écoule par les narines.

A la manière de Bourdieu, elle pense que le chic et l’élégance ne sont plus de mise car les classes qui nous dirigent ont décidé qu’il fallait promouvoir le moche et le laid afin de parvenir à une emprise plus grande sur le peuple. Cette journaliste de mode pue le fric et serait bien inspirée de lire Baltasar Gracián – cet essayiste jésuite du siècle d’or espagnol et son Art de vivre avec élégance : « Le goût se cultive aussi bien que l’esprit. L’excellence de l’entendement affine le désir. Les goûts se forment dans la conversation et l’on hérite du goût d’autrui à force de le fréquenter. C’est donc un grand bonheur d’avoir commerce avec des gens d’excellent goût. » Ce n’est visiblement pas son cas.

Présent

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