Une belle plume rend hommage à une grande plume

Romain Guerin est l’auteur d’un très beau livre,Le Journal d’Anne France. (éditions Altitude ou sur internet.)Je l’avais fait lire à Jean Raspail et il s’ensuivit une belle amitié d’écrivain.

 

Le Grand Duc d’Europe est mort ! Dans mon coeur, c’est Notre-Dame qui brûle une seconde fois. Un Raspail s’éteint, mille racailles s’éveillent. C’est encore et encore du talent, du panache, de la noblesse, bref de la France en chair et en os qui quitte notre monde sans retour.

Dans je ne sais quel torchon cosmopolite, je lis qu’il avait les sourcils
« broussailleux », alors qu’à cet endroit de son visage de spadassin, il n’y a ni broussailles, ni même de sourcils, mais deux petites ailes qui portent ses deux yeux océans alourdis par les infinies étendues que cet esprit d’exception envisage avec sagesse.Tout ça n’est finalement, une fois de plus, qu’une histoire de taille : les lilliputiens ne voient des géants que les pieds. Rappelons utilement cette évidence : Jean Raspail était beau. Majestueux même, comme l’est justement le Grand Duc qui voit dans la nuit. Son regard était un phare qui dispensait sa lumière bleue dans l’obscurité épaisse d’un siècle éteint. Bleue ciel et bleue glace aussi.

L’auteur de « Septentrion » n’étaient pas un vendeur de rêve à la petite semaine, ni un catastrophiste qui n’écrit que pour divertir de son confort coupable le bourgeois désoeuvré. C’était un alpiniste de la pensée, il s’adressait à ses semblables depuis les cimes où règnent les neiges éternelles, c’est pourquoi ses livres peuvent sembler froids et même, faire froid dans le dos. Froids comme la vérité. Si tous les morts ont la même odeur, les vivants, eux, n’ont pas tous le même parfum. Quand d’autres puent la honte et transpirent la trahison, Jean Raspail, lui, durant toute sa vie, par sa simple présence, a répandu l’haleine divine et impérissable de la France sur ses contemporains. C’était un veilleur de nuit. Une sentinelle dans la tempête. Il était le dépositaire de la culture européenne. À lui seul, sur la banquise du grand Nord, il aurait pu enfanter une civilisation toute entière.

Ses œuvres ont fait de lui un auteur classique de son vivant. Il a reçu tous les prix et tous les honneurs possibles pour un écrivain. Mais « Le camp des saints » et son acharnement homérique à défendre ses idées enracinées contre vents et marées, ont changé le grand écrivain en légende. Vous savez ce genre d’homme qui sert de moule pour les statues. Ces statues que les barbares déboulonnent dans nos rues vides d’autochtones, comme ces vauriens haineux, sans charme et sans génie, qui détruisent les châteaux de sable des autres enfants. L’ancestrale violence imbécile du cancre.

Le refus des « Immortels » de le faire académicien est finalement son plus grand honneur, sa plus belle médaille de combattant pour la France. Soyons sérieux. Vous l’auriez vu vous, cette gueule d’empereur, siéger à côté d’Alain Finkielkraut ? Ce maoïste repenti et repeint en conservateur pour qui « la France mérite notre haine ». Qui est ce « nous » d’ailleurs ? Enfin bref, ce n’est ici pas notre sujet.

Qui a été Jean Raspail pour moi ? Pour être tout à fait franc, j’ai découvert l’homme et l’oeuvre sur le tard. C’est pourquoi, je laisse à d’autres lecteurs plus avertis le soin de faire l’exégèse et l’apologie de ses livres, et que je m’en vais vous faire part d’une anecdote qui témoignera de la grandeur d’âme de cet immense monsieur. Un an après la parution de mon roman « Le Journal d’Anne-France », caché par un amas de prospectus et de factures, je découvre stupéfait dans ma boîte aux lettres une missive du consul général de Patagonie. La main tremblante, je déchire maladroitement l’enveloppe. Il m’appelait « mon ami ». Tout ce qui monte converge, dit-on. C’est l’intimité des hauteurs en quelque sorte. La feuille était noircie au recto et au verso d’une écriture de moine copiste luttant contre la fatigue et la souffrance. Le papier était léger comme une plume pourtant j’avais beaucoup de mal à le tenir. Mes jambes tremblaient sous son poids et j’étais effrayé à l’idée de le faire tomber comme s’il pouvait se briser en mille morceaux. Il était lourd comme un grimoire, lourd comme une Bible. L’ultime représentant du royaume d’Orélie-Antoine Premier me faisait l’honneur de s’adresser à moi, le valeureux sans-grade, pour me faire part de sa lecture de mon roman en ces termes : « Ce livre est le plus grand bonheur de lecture que j’ai eu depuis longtemps.

Des larmes ont souvent coulé, notamment ces extraordinaires passages de la fin où le fils interroge sa mère : sublime. Je n’ai plus la force de vous en faire ici un commentaire dont les mots m’ont échappé, l’intelligence admirable du récit, sa profondeur, la beauté des sentiments, les questions majeurs qui se posent. Je lis mais avec mes lèvres, témoins silencieux devant (j’ose le mot) ce chef-d’oeuvre. Dieu a du vous injecter des doses d’inspiration. Il m’a fait le coup autrefois. J’ai prêté votre livre à un ami, qui l’a prêté à un autre, et le livre ne m’est pas encore revenu, mais mon téléphone sonne souvent ; l’admiration et la sidération sont générales. »

Je me suis battu et je me bats toujours pour faire lire « Le Journal d’Anne-France » à des personnes susceptibles par leur goût et leur position de l’apprécier et de le faire connaître, la plupart du temps, en vain. À croire que les barons de banlieues et les petits marquis ont des pudeurs que le Roi lui n’a pas. Cher Jean, cher ami, sachez de là-haut qu’il ne se passe pas un jour sans que je repense à votre lettre, à ce geste élégant et noble – signature des êtres supérieurs – dont vous ne pouvez pas ignorer l’effet formidable qu’il a produit sur moi, puisque c’est pour cela que vous l’avez fait. Votre plume bienveillante et paternelle s’est posée sur mon crâne tourmenté comme une épée, et si mon statut social lui n’a pas bougé, mon âme, elle, a été adoubé pour toujours.

Cher Jean, vous m’avez invité un jour à partager un whisky chez vous. Je n’ai pas pu m’y rendre. Je le regrette amèrement aujourd’hui. Mais si face à l’éternité, la vie humaine n’est qu’un battement de paupière, ce n’est donc pas adieu que je dois vous dire et je ne dois pas pleurer. Je dois, bien au contraire, me réjouir et vous dire : « Mon ami, à tout de suite ! »

Le Grand Duc d’Europe est mort. Dans mon coeur, c’est Notre-Dame qui brûle une seconde fois. Un Raspail s’éteint, mille racailles s’éveillent. C’est encore et encore du talent, du panache, de la noblesse, bref de la France en chair et en os qui quitte notre monde sans retour.

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