Ghislain de Diesbach et la vie des autres

par Françoise MONESTIER

Qu’il s’agisse » de recueils de nouvelles (Iphigénie en Thuringe ou Au bon patriote), d’essais (Histoire de l’émigration, Le Tour de Jules Verne en 80 livres) ou de Mémoires (Une éducation manquée, Gare Saint-Charles, etc.),  les livres de M. de Diesbach, qui font revivre des personnalités et surtout des univers disparus, sont toujours piquants, parfois cruels. Le dernier, La Vie des autres, sous-titré Souvenirs d’un biographe, ne manque pas à la règle et, étayé sur une longue et solide expérience — près de quarante ouvrages, en majorité des biographies —  vengera les écrivains auxquels leurs œuvres, de la genèse à la livraison au public, ont fait souffrir mille morts.
Les lecteurs s’imaginent généralement que le plus ardu pour un auteur est d’écrire un livre. C’est oublier que, si difficultueux soit-il, cet accouchement peut procurer un certain plaisir — pour le bicentenaire de Mme de Staël, son biographe Ghislain de Diesbach confiait ici-même l’an dernier n’avoir qu’à regret quitté la compagnie de l’illustre Suissesse. En effet, comme le montre ce témoignage, les ennuis commencent dès les préliminaires, avec les éditeurs. Certaines maisons, percluses de dettes résultats de mauvais choix, se comportant en semi-escrocs tel Emile-Paul, d’autres faisant preuve d’une insupportable désinvolture. Si, chez Perrin où parut la plupart de ses biographies, notre auteur eut d’excellentes relations avec François de Vivie bien que celui-ci fût « plus journaliste qu’historien » et surtout Hélène Bourgeois, les choses se gâtèrent avec Xavier de Bartillat, homme de marketing qui « dirigea la maison comme aurait pu le faire un patron d’atelier de confection de la rue d’Aboukir ». Ainsi, ayant prié M. de Diesbach de lui fournir trois cents pages sur Voltaire, le décommanda-t-il brutalement pour confier la tâche à Alain Decaux puis celui-ci, malade, ayant fini par y renoncer, en revint-il à son choix initial et fut fort surpris de voir sa demande fermement déclinée. Perrin ayant été racheté, Bartillat fut du reste débarqué en 2009 avec la même inélégance dont il usait envers ses auteurs.

Si les éditeurs sortent peu grandis de cette Vie des autres, que dire des attachées de presse ignares (quand d’aventure ces dames sont présentes), des correcteurs se fiant trop souvent au dictionnaire orthographique de leur ordinateur au risque de grotesques contre-sens, des libraires indifférents à tout ce qui ne relève pas du best-seller, des critiques si politisés qu’ils fusillent un auteur — ou l’étouffent par le silence — non pour ce qu’il a écrit mais pour l’horrible réactionnaire qu’ils croient voir en lui ? Le comte Ghislain fut ainsi victime d’une critique de Elle qui, au seul vu de son nom, le catalogua… anti-dreyfusard ! Alors que, tout en trouvant le bonhomme « si peu sympathique », il le croit innocent.

Les lecteurs sont-ils au moins la consolation de l’écrivain, de plus en plus contraint à assurer le service après-vente de ses livres, dont se déleste sur lui l’éditeur  en principe diffuseur ? Généralement oui, mais s’ils réservent de grandes joies, eux aussi réservent des déboires. Il y a les mufles qui tiennent interminablement la jambe de l’auteur sur la seule foi d’une émission de radio ou de télévision… et se gardent bien d’acheter le livre. Ceux qui, l’ayant acquis, reprochent à l’auteur de n’avoir pas cité le nom de tel de leurs ancêtres ou relaté telle menue péripétie, à leurs yeux essentielle — le chapitre sur la Princesse Bibesco est à cet égard éclairant.

Enfin, il y a les gardien(ne)s des temples, les vestales de Chateaubriand et de Proust étant les plus sourcilleuses. Malheur à qui s’aventure sur leurs plates-bandes, à qui inflige la plus minime éraflure à l’idole ! Du premier, Ghislain de Diesbach écrit il est vrai que si, « avec une altière intégrité », il « refusa de se vendre aux souverains, il s’est très bien vendu à la postérité, ayant fait de sa personne un demi-dieu, de ses Mémoires d’outre-tombe une sorte de Nouveau Testament et de son tombeau un lieu de pèlerinage où la foule répète à satiété son nom en croyant que l’admirer dispense de le lire ». Sacrilège ! Et le même scandale avait accueilli son Proust, le petit Marcel n’étant plus selon lui « un auteur longtemps méconnu mais le fondateur d’une religion dont le nombre des fidèles allait croissant, sans que pour cela s’accrût celui de ses lecteurs ».

Fourmillant d’anecdotes, de réflexions percutantes et de portraits bien troussés, ce livre à l’ironie mordante est aussi un témoignage sur la culture et la civilisation françaises comme elles vont en ce stupide et grossier siècle écoulé. 

Dans le quotidien Présent du 3 août 2018

La Vie des autres, souvenirs d’un biographe. 307 pages avec bibliographie et index, 29,90 euros, édité par la Bibliothèque  cantonale et universitaire de Fribourg (Suisse). En vente à la librairie Galignani, 224 rue de Rivoli, 75001 Paris. Tél.  01 42 60 76 07 ou www.galignani.fr

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