Notre Europe

Pas celle d’Ursula

Un très beau texte de Michel de Saint Pierre duquel une très bonne biographie vient d’être publiée, celle de Thierry Bouclier chez Via Romana.

Paru dans Europe-Action en 1965

LES QUATRE EUROPES
Michel de Saint-Pierre

🇪🇺 EUROPE DE L’EST
Nous aimons l’Europe.
Nous aimons l’Europe de l’Est.
Après la ligne bleue des Vosges et la verte plaine d’Alsace, le trait blanc du Rhin est un trait d’union entre les deux tronçons du vieux royaume des Francs.
Notre empereur Charlemagne a vécu à Aix-la-Chapelle et notre cœur va battre à Strasbourg.
De part et d’autre du fleuve, c’est le même paysage de vignes et de houblons, de wagons et d’usines.
C’est l’enfer du charbon et l’argent de l’acier. Voici l’Europe des hauts fourneaux et des légendes médiévales.
Le chevalier de Bamberg combat le dragon de Siegfried, les jeunes filles aux longues tresses attendent Parsifal, Lohengrin et de jeunes guitaristes en culotte de cuir.
Des enfants blonds, le cartable sur le dos, cueillent des edelweiss et des pervenches.
Voici les autoroutes que traversent les biches et les chaussées pavées qui fuient sous la pluie, les lacs au crépuscule, les écharpes de brume, les sapins qui s’accrochent entre les glaciers et les torrents, les maisons où nichent les cigognes, les chênes dont les feuilles ornent les revers des vestons et les gardes des épées.
Voici les châteaux compliqués comme des jouets d’enfants et les soldats aux yeux clairs, grands écoliers aux casques couronnés de feuillages.
Et, au-delà des forêts et des villages, voici les barbelés et les miradors qui déchirent notre continent comme des ronces de fer et des potences de peur.
Chaque matin, le jour se lève sur une Europe captive que nous ne renierons pas.
C’est l’Europe des clochers bulbeux, des sculptures tourmentées, des chevaux sauvages et du Danube rouge.
Des femmes aux pieds nus et des hommes vêtus de gris attendent d’autres matins et la liberté.
Nous aimons l’Europe de l’Est.
Nous aimons la grande Europe.

🇪🇺 EUROPE DU SUD
Nous aimons l’Europe.
Nous aimons l’Europe du Sud.
Les rivages sont semblables tout autour de la mer immobile : rochers déchiquetés par le sel, pins surgis des cailloux, hauts fonds lumineux où sont enfouis des amphores et des souvenirs.
Enfin voici le monde que nous avons appris à aimer, malgré les livres de classe, les thèmes et les versions.
C’est le pays des pierres verticales, droites vers le ciel comme des cyprès.
Le temps a rongé les visages des dieux mais ces yeux sans pupilles et ces torses sans bras gardent la vie d’une éternelle jeunesse.
Les statues, dressées sur les promontoires, racontent l’histoire d’une race surgie du froid pour découvrir soudain l’ivresse du soleil, des sources et des tragédies.
Voici nos frères casqués comme les guerriers de l’Iliade et notre sœur la petite Antigone qui crie sa fierté et sa douleur.
Voici les pas des athlètes sur le stade, les plis des tuniques et le chœur d’un peuple surgi de la nuit, tandis que les torches arrachent aux ténèbres les gradins, les autels et les paroles sacrées de la vengeance et de l’éternité.
Mais cette Europe n’est pas enfouie dans la nuit des temps.
Elle vit toujours, par-delà les Alpes et les Pyrénées.
Là, dans d’innombrables musées, toutes les couleurs de l’Occident répondent à la terrible lumière de midi.
L’ombre est bleue comme le fond des mers et les murs blancs comme des draps.
Pays tragiques plongés dans un moyen âge de gloire.
Voici les jardins d’Andalousie et les champs de Sicile, gorgés du sang des guerriers d’Occident qui montent depuis des siècles une garde immobile face à l’Afrique.
La poussière garde les pas d’Alexandre, de César et de José-Antonio.
Nous aimons l’Europe du Sud.
Nous aimons la grande Europe.

🇪🇺 EUROPE DU NORD
Nous aimons l’Europe.
Nous aimons l’Europe du Nord.
Sous les nuages lourds d’averses et de promesses, la plaine s’étend jusqu’à la mer Baltique, avec ses boqueteaux, ses marécages et ses fermes rangées en carré sous l’épais chaume des toitures.
C’est l’Europe des pommes de terre, des longues veillées, des silences et des labeurs.
Les canaux, les terrils, les prairies gorgées d’eau et les dunes menacées par la mer s’enfuient jusqu’à l’horizon où émergent des clochers, des phares et des moulins.
Voici l’Europe d’Ulenspiegel, le bon Flamand et de Witukind, le fier Saxon.
Dans les villes grises au bord de la mer grise, les bateaux partent pour l’Amérique, le pavillon des Hanséatiques claquant au grand mât.
Voici le Jutland des pirates et des paysans d’où sont partis, depuis le haut moyen âge, tous les conquérants du vieux monde.
Voici la Fionie, belle comme un jardin, Elseneur où Hamlet revient par les nuits d’orage, Göteborg et Stavanger dont les noms s’inscrivent aux poupes des cargos.
C’est l’Europe du Nord avec les drakkars des Vikings qui dorment dans les musées.
Les rois de mer reposent dans leurs vaisseaux, au creux des collines sacrées, tandis que des étudiantes en casquette blanche dansent autour des feux dans la nuit la plus longue de l’année.
C’est l’Europe des falaises vertigineuses, des fjords insondables, des hivers écrasants et des printemps tumultueux.
C’est le pays de la neige et de l’océan, du ski et de la voile, le pays des églises de bois sculpté.
Nous aimons l’Europe du Nord.
Nous aimons la grande Europe.

🇪🇺 EUROPE DE L’OUEST
Nous aimons l’Europe.
Nous aimons l’Europe de l’Ouest.
La Manche ne saurait séparer les Bretons des Gallois, les Irlandais des Ecossais, les Normands du continent des Normands des Iles.
C’est l’Europe des vagues grises sous l’étrave des navires courant toutes les routes du monde, l’Europe de l’herbe verte où les églises aux tours crénelées prennent des allures de forteresses.
Voici le pays des invasions, des révoltes, des devoirs et des traditions.
Pour les Anglo-Saxons et les Celtes, les souvenirs et les habitudes ont réussi à créer mieux qu’une Nation : un Empire qui s’étend de l’Australie au Canada, de Singapour à Bahreïn.
C’est le monde du tabac et du thé, du courage et de la patience, de la laine et de la fumée.
Au son des cornemuses, les guerriers dansent sur des épées croisées et les soldats défilent dans des habits rouges, surgis des gravures du XVIIIe siècle.
Les équipes sportives arborent la rose, le chardon, le poireau et le trèfle des vieilles patries britanniques, solides comme les pierres qui bordent les chemins, comme les menhirs qui se dressent dans les landes.
Symboliquement, les druides unissent les deux tronçons de l’épée d’Arthur et les chevaliers de la Table Ronde se retrouvent encore pour de mystérieuses conspirations au secret des ruelles irlandaises.
Shakespeare, le plus grand dramaturge européen, vit toujours dans les auberges d’une ville aux poutres de bois vernis et chaque année des jeunes gens enthousiastes ressuscitent Macbeth, Roméo ou le roi Lear.
Ils découvrent une tragédie éternelle.
Nous aimons l’Europe de l’Ouest.
Nous aimons la grande Europe.

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1 réponse à Notre Europe

  1. Stéphanr Vanbeveren dit :

    Déjà redonner à lire Michel de Saint Pierre est un cadeau que vous nous faites. Il fut relire cet auteur prodigieux , ses décors sont empreints de l’état d’esprit de ceux qui y évoluent. En soi, c’est un tour de force! De plus, ce texte est d’une oralité gourmande, comme le dirait Fabrice Lucchini. Que du bonheur! Merci, Anne!

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