Des hommes et des dieux vus par la grande critique Marie Noelle Tranchant

http://www.magistro.fr/index.php?

Un étonnant triomphe ?

La presse a abondamment commenté le succès extraordinaire du film de Xavier Beauvois Des hommes et des dieux, avec ses 3 millions de spectateurs. Les sociologues se sont penchés sur le cas : même en admettant que les cathos se soient mobilisés en masse, cela ne suffit pas estiment-ils, à expliquer un tel engouement pour des moines chrétiens qu’on voit vivre au cœur du monde musulman au rythme multiséculaire de l’ “Ora et labora” de Saint Benoît, partagés entre la prière, l’étude, le travail de la terre et le service des autres.
Qu’est-ce qui attire les spectateurs, se demandent les médias éperdus devant un film qui ne répond à aucun des critères censés faire un succès populaire ? Et de s’empresser de répondre : surtout pas la religion.
C’est un film écologique sur la décroissance, où l’on vit de peu en s’entraidant, commentent les uns. On y retrouve la lenteur des rythmes naturels, loin des trépidations stressantes. Le grand compliment “laïc” qui permet d’en faire l’éloge sans risque de collusion avec “le religieux”, c’est qu’il parle des hommes et pas de Dieu, Dieu merci ! C’est un film réconciliateur, pour ne pas dire consensuel, qui répond à la “quête de sens”, dernier mot de la sagesse humaine.
On en discutait voilà quelques semaines, sur France Inter, dans l’émission d’Isabelle Giordano “Service public”. Luc Ferry, qui est censé être philosophe, invoquait la loi économique de l’offre et de la demande, estimant que ce film répondait sans doute à une certaine demande actuelle de spiritualité. La spiritualité est-elle une composante essentielle de l’être humain ou simplement un marché porteur en ce moment ? Il est vrai que c’est une émission de consommation.
L’inévitable Caroline Fourest était là, invitée en tant qu’ “intellectuelle”. Obligée de s’incliner devant le succès et la qualité du film (dont le réalisateur n’est pas suspect de bigoterie), l’intellectuelle a trouvé ce magistral coup de pied de l’âne : montrer les chrétiens sous un jour aussi favorable “quand on sait ce qu’est le Vatican, c’est presque une escroquerie” !!! Et Isabelle Giordano de renchérir : “Oui, et quand on voit tous les gens qui meurent du sida en Afrique”. Re !!!. Voilà presque le film taxé de publicité mensongère !
La chroniqueuse de cinéma, Eva Betan, y est allée de son couplet pour louer le film d’être surtout humain : “Dans Des hommes et des dieux, les hommes viennent en premier”, a-t-elle noté triomphalement, apparemment peu versée dans sa propre tradition, puisque le titre est un verset de psaume.
Si les médias pataugent à ce point dans leurs pseudo-analyses du phénomène, c’est peut-être qu’il est difficile de parler d’un tel film en termes de consommation.

Risquons d’autres hypothèses :
Et si le public avait reconnu que ce film lui tenait le langage de la vérité ?
Vérité artistique, d’abord, loin des contorsions esthétiques comme de la recherche de divertissement. Voilà un cinéaste qui se fait pure attention à la réalité qu’il dépeint, et dont la seule arme stylistique est l’honnêteté. Limpidité de la mise en scène qui atteint la profondeur par transparence, comme une eau très pure laisse voir le fond. Sobre intensité de l’interprétation, exactitude des dialogues repris pour la plupart aux récits des moines. Justesse de la progression dramatique, qui va de la réticence à l’acceptation, épousant le discernement spirituel qui s’opère dans la communauté.
Vérité humaine et divine indissociablement, n’en déplaise aux idéologues laïcs qui s’emploient frénétiquement à les séparer, ignorant ou feignant d’ignorer ce que le film montre si tranquillement : que c’est l’appartenance à Dieu qui fait la plénitude humaine. Que l’amour de Dieu et l’amour du prochain sont une seule et même chose. Heureusement, disent les esprits éclairés, le film ne fait pas de prosélytisme. Non, il fait ce que le christianisme a toujours fait : des témoins, des martyrs, à la suite du Christ à qui ils ont donné leur vie. Tant pis pour les esprits éclairés qui n’y voient rien.
Et si le public se sentait tout simplement chez lui dans ce film ? Car on dit : les spectateurs veulent ceci ou cela, il faut les amuser, les exciter. Ou alors leur donner du sens, des interprétations de l’existence – qui peuvent être d’autres fioritures encombrantes. Mais si le public entrait là, soudain, dans un domaine auquel il a rarement accès, mais qui ne lui est nullement étranger ? Dans ce petit coin d’Atlas, s’il reconnaissait obscurément le Royaume de Dieu, “comme nous reconnaissons les choses que nous sommes destinés à aimer” ?
11 novembre 2010

Ce contenu a été publié dans Sur les écrans. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

2 réponses à Des hommes et des dieux vus par la grande critique Marie Noelle Tranchant

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *