“Tout ça ne mérite pas le nom d’art”

Marc Fumaroli de l’Académie Française a déclaré dans Le Soir le 15 septembre dernier :

« J’interprète le sentiment d’un grand nombre de Français, surpris et déroutés par l’association d’un chef-d’œuvre de notre tradition artistique et d’un artiste pop dont la valeur est artificiellement augmentée pour des raisons davantage boursières qu’artistiques. Bientôt nous pourrions retrouver des Murakami à Notre-Dame de Paris ou à l’abbaye de Cluny. Et je sens qu’il y a une partie du public qui s’estime floué par ce genre de démarche.

C’est le problème de l’art contemporain : tout ça ne mérite pas le nom d’art. Et on l’installe dans un lieu qui est le produit d’une tradition de toute autre nature que celle de ces objets boursiers. À la limite, par cette introduction de cet artiste japonais au Palais de Versailles, on impose à tout le monde une forme d’art que le public refuse.

C’est même davantage un refus qu’avec Jef Koons, il y a deux ans. Mais ils sont aussi affreux l’un que l’autre. Ce sont des industriels du jouet pour adulte. Ils ne mettent pas la main à la pâte eux-mêmes, ils ont des ateliers. Cela vient de la manœuvre de Saatchi, qui avait lancé les Young English Artists il y a dix ans comme une marque de lessive, et ça a marché. Parce qu’il y a eu le boom économique et la multiplication de millionnaires à travers le monde, peu préparés à raffiner leurs goûts et anxieux d’utiliser leurs fortunes. Faute d’aller chercher du Titien ou du Picasso, qui demandent du discernement, ils éblouissent leurs amis en achetant ces œuvres bizarres, drôles, funny et fort coûteuses pour les placer dans leurs lofts et faire des party. Et du coup, leur cote croît.

On peut en rire, ce n’est pas tragique, mais c’est une tendance de la société contemporaine qui me paraît inquiétante. La nouvelle forme de civilisation est frappée de gigantisme et de ségrégation sociale, avec une petite élite immensément riche qui peut tout se permettre, y compris d’acheter des jouets pour milliardaires.

La croisade européenne que j’ai entreprise avec Paris-New York et retour, c’est de résister. Pour les langues, il faut résister au globish anglais. Pour l’art, nous avons un gigantesque patrimoine qu’on ne peut insulter par l’adjonction d’un kitsch de dixième ordre. »

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